Portrait de Grégoire Binois, lauréat du Prix d'histoire militaire 2025 de la catégorie thèse

Dans le cadre de sa politique de soutien à la recherche en histoire, le ministère des Armées et des Anciens combattants organise chaque année le Prix d’histoire militaire, qui récompense des mémoires de Master 2 et des thèses de grande qualité. À cette occasion, le ministère des Armées et des Anciens combattants est allé à la rencontre de Monsieur Grégoire Binois, lauréat du Prix d’histoire militaire 2025 pour sa thèse intitulée « Les cartes en mains. Le travail des topographes et la construction de la géographie militaire dans la France du XVIIIe siècle  ».  

 

1 – Quels acteurs de la topographie du XVIIIe siècle avez-vous pu mettre en évidence, au-delà de l’idée d’une prédominance des ingénieurs militaires ?

Eh bien précisément, ce que j’ai pu montrer, c’est que contrairement aux idées reçues, les ingénieurs militaires ne réalisaient pas plus de 30 % des cartes militaires. Le constat est par ailleurs à peu près similaire pour les mémoires topographiques. La question de la prédominance des ingénieurs est donc complexe.

Au XVIIIe siècle, les cartes utilisées par les militaires pouvaient être produites tant par des militaires (ingénieurs, officiers d’état-major ou de troupes légères, artilleurs, aides de camps), que par des civils (ingénieurs des Ponts-et-Chaussées, arpenteurs, religieux, membres des équipes de Cassini). Les ingénieurs militaires étaient donc concurrencés par de nombreux acteurs, ce qui m’a conduit à envisager le « monde des topographes » dans son ensemble et à interroger les dynamiques qui ont permis aux ingénieurs de s’y imposer.

En analysant les carrières et les trajectoires professionnelles, j’ai tout d’abord pu montrer que les frontières n’étaient pas étanches entre le civil et le militaire, ainsi qu’entre les différentes fonctions au sein de l’armée. Les trois Régemorte (Jean-Baptiste, Antoine et Noël) construisirent ainsi leur carrière à cheval entre les Ponts-et-Chaussées, les levées et turcies de la Loire, et l’armée, que ce soit en tant qu’ingénieurs, entrepreneurs ou chefs de bureaux topographiques. Cette plasticité des carrières – en réalité extrêmement fréquente – explique dès lors les liens existant entre les mondes civils et militaires : Dans les années 1740-1750, Noël de Régemorte, directeur du bureau des Fortifications, s’inspira ainsi des expérimentations menées aux Ponts-et-Chaussées pour créer l’école du Génie de Mézières. Il renforça par ailleurs les liens avec les équipes de Cassini, avant d’en siphonner les effectifs au début de la guerre de Sept Ans. Ma thèse conduit donc à décloisonner les études menées « en silo » et à replacer les ingénieurs militaires dans un environnement topographique plus large.

Comprendre comment ces derniers se sont imposés au sein de ce monde des cartographes constitue dès lors le fil directeur de ma thèse. Pour le résumer à grands traits, disons que les ingénieurs profitèrent d’abord d’une situation institutionnelle privilégiée : Maintenus au service pendant les périodes de paix, ils pouvaient – à la différence de leurs concurrents – envisager de faire véritablement carrière en tant que topographes militaires.

Cette stabilité leur permit également d’accéder aux postes de pouvoir (responsables des bureaux des cartes et plans, direction des opérations topographiques, membre des états-majors). Dans ces conditions, même en étant minoritaires au sein de l’armée, les ingénieurs jouissaient d’une position privilégiée. L’esprit de corps qu’ils développèrent leur permit d’ailleurs de renforcer leur mainmise sur le monde des topographes. Enfin, les ingénieurs s’investirent dans la formation des futurs praticiens. A l’heure où la topographie changeait d’échelle – et donc de méthodes – les ingénieurs, forts de l’habitude qu’ils avaient contractée de « réduire en art » les fortifications et de décomposer la poliorcétique en une succession de problèmes mathématiques, se lancèrent dans la production d’ouvrages accompagnant les topographes dans le développement de la topographie régionale et le maniement de nouveaux outils mathématiques. Rédigeant la plupart des manuels de topographie de l’époque, multipliant les écoles (du Génie, de l’état-major etc.), les ingénieurs surent imposer une domination culturelle sur le monde des topographes.

Ainsi, pour répondre à votre question, on peut dire que si les ingénieurs n’étaient pas numériquement en position dominante au sein du monde des topographes, ils réussirent néanmoins à s’y faire reconnaître comme acteurs dominants, que ce soit grâce à leur mainmise sur les postes de commandement ou à leur action pédagogique. Cet état de fait explique dès lors la focalisation des études historiques sur les ingénieurs topographes, et ce d’autant plus que les premiers travaux (ceux d’Allent ou de Berthaut) étaient précisément l’œuvre d’ingénieurs cartographes, retraçant l’histoire de leur « corps ».

 

2 – Quels changements le travail des ingénieurs apporte-t-il dans la perception de la géographie et de la topographie militaire du XVIIIe siècle ?

             

À mon avis, c’est principalement dans le rapport à l’état-major que la chose se joue. Je pense que c’est là que le travail des ingénieurs a le plus contribué à faire évoluer la perception de la topographie militaire. En effet, le développement d’une topographie régionale mathématisée permit progressivement de développer l’art opératique, là où la cartographie du XVIIe siècle était principalement conçue comme une science auxiliaire de la tactique, via la production de plans de sièges ou de batailles. Au XVIIIe siècle, les cartes régionales, les plans de marches, de campement ou de quartiers d’hiver se multiplièrent, donnant ainsi aux généraux les moyens de planifier des campagnes et de rompre avec le blocage tactique. Alors qu’à la fin du règne de Louis XIV les armées européennes peinaient à se déplacer, un siècle plus tard, la mobilité retrouvée (en particulier grâce à la mise en place du système divisionnaire et des lignes d’opération), fut l’une des clefs des victoires révolutionnaires et impériales. Dans cette transformation, le développement d’une topographie régionale et d’une géographie attentive aux ressources du territoire constitue un facteur capital. C’est, me semble-t-il, un des principaux apports du travail des ingénieurs, qui permit quelques années plus tard à Jomini d’affirmer que la stratégie est « l’art de faire la guerre sur la carte ».

Le rôle central de la carte doit cependant être questionné. En effet, s’il y a « la guerre sur la carte », c’est donc qu’il y a une guerre en vrai, sur le terrain, et que cette dernière est parfois différente de ce qui avait été planifié. Deux questions surgissent dès lors : quel est l’usage de la carte sur le terrain, et jusqu’où les officiers faisaient-ils confiance à cette technologie de papier ?

Ces questions font l’objet de mes recherches actuelles, mais je peux déjà avancer quelques éléments de réponse. Tout d’abord, la confiance en l’objet « carte » s’est construite progressivement. Au début du XVIIIe siècle, si les ingénieurs et les administrateurs avaient développé une capacité à lire les cartes et une certaine familiarité avec ces dernières (ce que les historiens appellent « littératie cartographique »), la vieille noblesse d’épée regardait ces nouveaux outils avec prudence, faisant toujours primer le coup d’œil sur la carte. La résistance culturelle demeurait donc importante. Pour moi, c’est véritablement la Révolution qui, en remplaçant à la tête des armées la vieille noblesse d’épée par des ingénieurs, artilleurs et autres officiers d’état-major formés à la cartographie, permit de faire sauter ce verrou. Le renouvellement social s’accompagna d’un renouvellement culturel et d’un changement de perception de la géographie militaire.

 

3 – Comment avez-vous exploité un corpus de plus de 2900 cartes et plans pour construire votre réflexion ?

Dans un premier temps, je me suis appliqué à identifier les auteurs de cartes afin de pouvoir pister les carrières des topographes et retrouver leurs correspondances. J’ai mené ce travail en croisant deux sources principales : les inventaires de cartes produits au XVIIIe siècle et les fonds conservés aujourd’hui au SHD. Ce premier travail m’a dès lors permis d’arriver à la conclusion suivante : les ingénieurs sont en réalité minoritaires dans les producteurs de cartes, alors que l’historiographie ne parle que d’eux (ou presque). Ce constat a profondément transformé mon travail de thèse en me donnant un fil directeur. Je devais expliquer ce décalage !

La première partie de ma thèse porte dès lors sur l’histoire sociale et culturelle du monde des topographes aux armées. Elle repose principalement sur des sources administratives ainsi que sur la correspondance. La seconde partie porte quant à elle sur la pratique cartographique. Pour ce faire, j’ai effectivement constitué une base de données rassemblant près de 3000 cartes. Grâce à elle, j’ai pu étudier l’évolution de leurs dimensions, de leurs techniques de réalisations, de leurs sujets, et comparer ces résultats avec les sources théoriques d’une part (manuels, traités, instructions), et avec les sources de la pratique de l’autre (correspondance, mémoires). Constater les convergences entre ces sources et expliquer leurs divergences a m’a permis d’avancer dans mon travail d’historien et de montrer comment les ingénieurs firent de la réduction en art un instrument de domination. En montrant qu’une rationalisation technique n’était pas exempte de stratégies sociales, j’ai essayé de contribuer à un renouvellement de l’histoire du travail qui analyse le progrès non en lui-même, mais à l’aune des transformations sociales et institutionnelles qu’il induit.

 

4 - Comment l’évolution du travail du topographe militaire se traduit-elle dans la réalisation des cartes ?

Il est difficile de répondre à cette question sans entrer dans le détail des différents types cartographiques. Pour aller vite, disons qu’il y a tout un pan du travail des topographes militaires qui n’évolua que peu : faire des croquis de reconnaissance, cartographier les batailles, les sièges ou copier des cartes anciennes ne change que marginalement.

Deux modifications majeures interviennent cependant. La première tient aux reconnaissances. En effet, en fin de période, de nombreuses cartes imprimées étaient disponibles dans le commerce (Cassini pour la France, Ferraris pour les Pays-Bas autrichiens…). Partant en reconnaissances, les topographes militaires avaient dès lors tendance à emporter ces documents et à s’en servir comme fond de carte. Les archives en conservent de nombreux témoignages.

Mais la modification principale tient à la réalisation des grandes cartes régionales. Pour ces dernières, il devenait en effet impératif de réaliser un canevas trigonométrique extrêmement précis afin de limiter les déformations. Ce travail était confié à un groupe d’ingénieurs appelés « géodésiens », quand le travail de détail était réparti entre plusieurs ingénieurs. Cette modification des conditions de travail (constitution d’équipes, spécialisation dans certaines tâches, réalisation de cartes beaucoup plus grandes) transforma les cartes elles-mêmes. Au lieu d’être d’un seul tenant, elles étaient désormais découpées en plusieurs « feuilles », de plus en plus souvent de forme carrée (et non plus au format paysage). Pour faciliter leur manipulation, leur orientation fut de plus en plus fixée au nord (au lieu d’avoir l’ennemi en haut de la carte). Enfin, les cartes furent de plus en plus conservées à plat (et non plus roulées), afin de pouvoir les rapprocher plus facilement les unes des autres. Ainsi, dans certains cas, l’évolution des conditions d’exercice du métier se traduisit bien par une transformation des cartes elles-mêmes.

 

5 - Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans votre travail de recherche ?

Les surprises sont forcément nombreuses. Je vous en livre quelques-unes pêle-mêle : la taille du « mur des cartes » au SHD de Vincennes, le fait que, contrairement à mes idées reçues, les cartes ne servaient quasiment jamais à se déplacer, ou encore le décalage entre la notoriété des ingénieurs topographes et leur faible poids dans la production cartographique du XVIIIe siècle. Je me souviens aussi de l’émotion lorsque, consultant l’inventaire après-décès d’Antoine de Régemorte (un des topographes que j’ai particulièrement suivi), je me suis rendu compte que l’ingénieur collectionnait les éditions des Essais de Montaigne, alors que j’étais précisément en train de les lire ! Enfin, un jour où je cataloguais des cartes à Vincennes, je me suis laissé surprendre par la citation suivante, aux relents clairement autobiographiques : « J'ai rangé sous vos yeux et par vos ordres dans votre cabinet de Metz des cartes rares, utiles et curieuses et les mémoires immenses que vous avez à ce sujet [des frontières]. Employé pendant longues années à ce genre de travail, vous m'avez fait géographe sans m'en douter, et depuis ce temps, la fureur des cartes à la main et des mémoires qui y ont rapport me possède ». Mes surprises sont donc autant intellectuelles que personnelles.

 

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