Portrait de Natacha Abriat, lauréate du Prix d'histoire militaire 2025 de la catégorie Master 2
Dans le cadre de sa politique de soutien à la recherche en histoire, le ministère des Armées et des Anciens combattants organise chaque année le Prix d’histoire militaire, qui récompense des mémoires de Master 2 et des thèses de grande qualité. À cette occasion, le ministère des Armées et des Anciens combattants est allé à la rencontre de Madame Natacha Abriat, lauréate du Prix d’histoire militaire 2025 pour son mémoire intitulé « La mise en œuvre des escadres de la Royal Navy au combat. 1794-1805 ».
1 - Les sources issues des archives anglaises sont au cœur de votre mémoire. Quelles principales difficultés avez-vous rencontrées durant leur consultation ?
Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, la principale difficulté que j'ai rencontrée n'a pas été l'accès aux archives britanniques, mais leur abondance. Les National Archives de Kew et la Caird Library du National Maritime Museum de Greenwich à Londres sont des institutions remarquablement organisées. Les conditions de consultation y sont excellentes, le personnel extrêmement disponible et les fonds d'une richesse exceptionnelle.
La lecture et la transcription des sources britanniques du XVIIIe siècle ne m'ont pas posé de difficulté particulière. L'écriture des officiers est souvent très lisible et les journaux de bord sont tenus avec une grande rigueur. Une fois maîtrisé le vocabulaire naval britannique, les principales abréviations se déduisent généralement assez facilement du contexte. Bien entendu, comprendre pleinement ces sources suppose précisément de maîtriser ce vocabulaire technique ainsi que le contexte dans lequel elles ont été rédigées, mais l'historiographie britannique est si riche qu'elle fournit de précieux outils pour accompagner le chercheur.
La véritable difficulté réside plutôt dans la masse documentaire disponible. La Royal Navy a conservé et classé avec une remarquable rigueur les documents produits par ses escadres. Pour chacune des batailles étudiées, il est ainsi possible de consulter les journaux de bord de chaque navire sur l'ensemble de la campagne, qu'il s'agisse du journal du capitaine ou de celui du maître d'équipage (master), mais aussi les journaux tenus par certains lieutenants, les correspondances officielles et privées, les mémoires, les livres de signaux, les plans de bataille ou encore les comptes rendus rédigés après les combats. Le défi consiste alors moins à trouver des sources qu'à sélectionner, au sein de cette documentation foisonnante, celles qui permettront de répondre aux questions que l'on se pose.
C'est d'ailleurs ce qui rend ces archives si passionnantes : elles permettent de suivre presque au jour le jour le fonctionnement concret de la Royal Navy et de se rapprocher au plus près de l'expérience vécue par les marins.
Une autre difficulté tenait à la traduction des termes techniques de la marine à voile. Il ne s'agissait pas simplement de comprendre l'anglais, mais de restituer avec précision en français des manœuvres parfois très complexes. Pour cela, je me suis notamment appuyée sur le précieux Glossaire nautique d'Augustin Jal, ouvrage de référence qui recense et met en correspondance les termes nautiques employés dans plusieurs langues européennes.
Cependant, certains passages exigeaient davantage qu'une simple recherche terminologique. Il fallait parfois reconstituer une manœuvre dans son ensemble afin d'être certaine d'en comprendre le déroulement. Ce fut notamment le cas pour certains journaux de bord relatifs à la bataille d'Aboukir. Les officiers britanniques y décrivent avec précision les manœuvres réalisées au cours de l'attaque : l'approche des vaisseaux français au mouillage, les opérations d'ancrage sous le feu ennemi, l'emploi des câbles et des embossures, ou encore les mouvements effectués pour se positionner au mieux dans la ligne de bataille. Dans ce type de situation, j'ai parfois sollicité l'avis d'historiens navals britanniques afin de m'assurer que ma compréhension des manœuvres décrites était correcte avant de la restituer en français. La principale difficulté n'était donc pas de lire les sources, mais d'être certaine de comprendre exactement ce que faisaient les marins qui les avaient rédigées.
Cette exigence de compréhension m'a également conduite à effectuer un stage de matelotage à bord du Belem. Les archives expliquent ce que les marins font ; l'expérience permet de mieux comprendre comment ils le font. Les deux approches me semblent indissociables pour qui souhaite travailler sur l'histoire navale.
2 - Selon vos recherches, quels acteurs, pratiques et stratégies ont participé aux victoires des escadres britanniques étudiées ?
Les historiens de la Royal Navy ont depuis longtemps identifié les principaux facteurs qui expliquent les succès britanniques pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire. Ce qui m'a particulièrement frappée au cours de mes recherches est le contraste que révèlent les sources lorsqu'on les confronte à celles de la marine française. Les victoires britanniques ne s'expliquent pas par un facteur unique ni par le seul génie de quelques grands amiraux. Elles reposent sur un ensemble cohérent d'institutions, de pratiques professionnelles et de mécanismes de commandement qui permettent à une escadre d'agir comme une véritable unité combattante.
L'organisation de la Royal Navy joue d'abord un rôle essentiel. Depuis les réformes du début du XVIIIe siècle, l'Amirauté, le Navy Board et le Victualling Board assurent l'entretien des navires, leur ravitaillement et leur maintien à la mer pendant de longues périodes. Cette permanence à la mer permet aux escadres britanniques d'accumuler une expérience opérationnelle considérable.
Il faut également se méfier d'une idée reçue (et consolante) longtemps répandue du côté français : celle selon laquelle les vaisseaux français auraient été intrinsèquement mieux conçus que ceux de leurs adversaires britanniques. La question n'est pourtant pas de savoir si un navire est « meilleur » dans l'absolu, mais s'il est adapté à l'usage stratégique que l'on entend en faire. Un vaisseau destiné à soutenir une guerre de blocus, à tenir longtemps la mer, à naviguer dans des conditions difficiles ou à rester opérationnel pendant de longues campagnes loin de ses bases ne répond pas aux mêmes exigences qu'un bâtiment conçu selon d'autres priorités. La force de la Royal Navy réside donc aussi dans cette adéquation entre les navires, leur entretien, leur emploi et la stratégie globale poursuivie.
Les sources montrent également l'importance de l'entraînement. Des amiraux comme Howe, Hood ou Jervis imposent à leurs escadres des exercices constants de tir, de navigation et d'évolution en formation. Les capitaines apprennent à connaître les qualités nautiques de leurs navires, mais aussi celles des bâtiments qui composent leur escadre. Cette expérience collective crée une véritable culture professionnelle commune.
Cette culture professionnelle repose également sur une maîtrise très poussée du seamanship, c'est-à-dire de l'art de manœuvrer un navire et une escadre dans toutes les circonstances. En 1806, l'amiral Jervis résumait d'ailleurs ce qui faisait selon lui la force de la Royal Navy : la capacité à exploiter rapidement le désordre de l'adversaire, qu'il résulte des variations du vent, des accidents ou des erreurs de manœuvre. Il attribuait une grande partie des succès britanniques à cette connaissance supérieure du métier de marin.
Cette culture professionnelle favorise également ce que les Britanniques appellent le mutual support. Il ne s'agit pas simplement d'entraide entre navires, mais d'une manière de concevoir l'action navale dans laquelle chaque capitaine agit en permanence en fonction de l'objectif collectif de l'escadre. Les capitaines sont encouragés à prendre des initiatives, mais celles-ci doivent toujours contribuer à l'action d'ensemble. Les memoranda de Nelson illustrent parfaitement cet état d'esprit : chacun doit comprendre l'intention du commandant en chef afin que, même en l'absence de signaux ou dans la confusion du combat, l'escadre continue à agir de manière cohérente. L'objectif est que « toute l'escadre puisse agir comme un seul navire » (« the whole squadron may act as a single ship »).
Cette exigence est d'ailleurs particulièrement forte dans la Royal Navy. Un capitaine qui ne soutient pas suffisamment l'action de l'escadre ou qui n'a pas fait « tout son possible » s'expose à de sévères critiques, voire à un conseil de guerre, même lorsque l'engagement se solde par une victoire.
La célèbre « Nelson Touch » me paraît ainsi moins constituer une révolution tactique qu'une forme particulièrement aboutie de naval leadership. Nelson expose clairement son intention, partage ses objectifs avec ses capitaines et leur laisse ensuite l'initiative nécessaire pour les atteindre. Cette confiance réciproque, fondée sur des années de guerre, d'entraînement et d'expérience commune, permet à ses subordonnés d'agir avec rapidité tout en conservant la cohésion de l'ensemble.
Au terme de cette recherche, il me semble donc que la principale force de la Royal Navy réside dans sa capacité à transformer des navires, des équipages et des capitaines en une force collective capable de poursuivre un même objectif malgré les aléas du combat.
3 - Votre travail confronte sources anglaises et françaises. Dans quelle mesure permet-il de corriger certaines lacunes de l’historiographie britannique ? Quelles difficultés ces lacunes ont-elles posées à votre recherche ?
L'un des constats qui s'est imposé au fil de cette recherche que les historiographies britannique et française ont longtemps évolué en parallèle. Les historiens britanniques ont écrit l'histoire de la Royal Navy à partir des archives britanniques, tandis que les historiens français ont étudié la marine française à partir des archives françaises. Chacun a ainsi construit son propre récit, souvent sans véritable confrontation avec les sources de l'autre camp.
Ce constat est particulièrement visible dans les grands ouvrages du XIXe siècle. William James, dont la monumentale Naval History of Great Britain fut publiée entre 1822 et 1827, écrivait dans un contexte très particulier. Homme de loi exerçant à la Cour de la Vice-Amirauté de Jamaïque, il entreprit la rédaction de son œuvre en réaction aux récits américains de la guerre de 1812 qu'il jugeait excessivement favorables à l'US Navy. Son ouvrage connut un immense succès et servit longtemps de référence, non seulement dans le monde anglophone mais aussi chez les historiens français. Pendant plusieurs générations, l'histoire de la Royal Navy fut ainsi largement appréhendée à travers le regard de James, alors même que celui-ci ne disposait pratiquement que de sources britanniques.
En 1867, le capitaine de frégate Onésime Troude publia le premier volume de ses Batailles navales de la France. Son objectif était explicitement de confronter les affirmations de James aux archives de la Marine française et de restituer les opérations du point de vue français. Avec les travaux de l'amiral Jurien de La Gravière, son œuvre devint à son tour une référence pour de nombreux historiens britanniques et américains. Pourtant, malgré cette volonté de dialogue, les historiographies britannique et française continuèrent à se développer largement séparément, chacune s'appuyant principalement sur ses propres fonds d'archives et ses propres traditions historiographiques.
À la décharge des historiens britanniques, il faut rappeler que les archives de la Marine française étaient longtemps restées difficiles d'accès. Les vicissitudes de leur conservation ainsi que l'absence d'instruments de recherche adaptés rendaient leur exploitation complexe. Il faut d'ailleurs saluer le travail considérable réalisé au XXe siècle par Étienne Taillemite puis, pour la période de la Révolution et de l'Empire, par Philippe Henrat, dont les inventaires ont renouvelé l'accès à ces fonds et ouvert de nouvelles perspectives de recherche.
L'historiographie britannique a toutefois connu un renouvellement au cours des dernières décennies. Des historiens comme N. A. M. Rodger, John Hattendorf, Andrew Lambert, Richard Harding, Brian Lavery, James Davey ou encore Sam Willis ont largement dépassé les grands récits hérités du XIXe siècle pour revenir aux archives et s'intéresser au fonctionnement concret de la Royal Navy. Leurs travaux ont permis de renouveler notre compréhension des campagnes navales, du commandement, de l'administration de la flotte, de la construction navale ou encore de la conduite des opérations en mer. Les travaux de Sam Willis ont particulièrement retenu mon attention. Dans son étude consacrée aux performances et aux capacités opérationnelles des escadres britanniques au XVIIIe siècle, il cherche à comprendre ce qu'une flotte est réellement capable d'accomplir en mer, en tenant compte des qualités nautiques des navires, du niveau des équipages, des contraintes du vent, des manœuvres possibles et, plus largement, de tout ce qui relève du seamanship. Cette approche, fondée sur les capacités réelles des escadres plutôt que sur une lecture théorique des opérations, a profondément influencé ma propre réflexion. Ces travaux constituent aujourd'hui des références incontournables pour quiconque souhaite comprendre la Royal Navy du XVIIIe siècle.
Le retour aux sources primaires, et notamment aux journaux de bord complets, est essentiel. L'exemple de la bataille du cap Saint-Vincent est particulièrement révélateur. Pendant longtemps, les historiens se sont largement appuyés sur les récits de Nelson et du colonel John Drinkwater, au point que la bataille a souvent été racontée du point de vue de Nelson, alors simple capitaine de vaisseau. À partir de 1899, la Navy Records Society entreprit de publier de nombreuses sources originales relatives à l'histoire de la Royal Navy, notamment des extraits de journaux de bord. Ces volumes constituent un outil remarquable et ont servi de base à de nombreux travaux. Cependant, ils ne reproduisaient qu'une partie des informations contenues dans les journaux de bord originaux, notamment certaines données consignées heure par heure par les maîtres d'équipage sur le vent, la vitesse, la route suivie ou la position des navires. En revenant aux documents complets du Victory, navire amiral de Jervis, Michael Palmer a montré que ces informations, longtemps négligées, étaient en réalité essentielles à la compréhension de la bataille. Il a notamment démontré que les variations du vent expliquaient en partie l'écart observé entre les navires de la ligne britannique. Le regard porté sur l'événement s'en est trouvé profondément modifié.
Dans une guerre navale, le comportement de l'adversaire constitue lui aussi une donnée historique. Comprendre les décisions d'un amiral britannique suppose également de comprendre les contraintes, les intentions et les réactions de son adversaire français. C'est précisément ce qui rend la confrontation des sources britanniques et françaises si féconde.
Dans le cadre de mon mémoire, je n'ai pu mener cette confrontation approfondie des sources françaises et britanniques que pour un nombre limité de cas. Néanmoins, les résultats obtenus ont montré tout le potentiel de cette démarche. Confronter systématiquement les archives des deux marines permet non seulement de corriger certaines erreurs factuelles, mais aussi de faire apparaître des questions nouvelles que chaque historiographie, prise isolément, tend parfois à laisser dans l'ombre.
4 - Parmi les six batailles retenues dans votre sujet, laquelle vous a particulièrement marquée ?
Parmi les batailles retenues, je dirais sans hésiter Aboukir — ou le Nile, pour les Britanniques. En tant qu'historienne française, on ne peut rester insensible à cette destruction méthodique de la flotte française, à l'explosion de l’Orient et à ce que Michèle Battesti a parfaitement montré : l'importance du facteur moral. À Aboukir, la flotte française souffre déjà d'un manque de confiance qui contraste avec l'audace de Nelson et se traduit par une succession d'erreurs, d'hésitations et de mauvaises appréciations.
Mais la question qui m'a finalement le plus occupée est née ailleurs.
Au départ, mon corpus reposait sur six batailles : le Glorious First of June, le cap Saint-Vincent, Camperdown, le Nile (Aboukir), Copenhague et le cap Finisterre. Pourtant, au fur et à mesure de l'étude des sources, ce ne sont pas les grandes batailles qui ont le plus retenu mon attention. Ce sont au contraire des engagements beaucoup plus modestes, souvent relégués au second plan par l'historiographie britannique, qui se sont révélés les plus stimulants pour la réflexion.
Le véritable déclic est venu de l’étude de la bataille du Cap Finisterre. En juillet 1805, l'amiral Robert Calder livre un combat tactiquement irréprochable. Il engage un adversaire supérieur en nombre dans le brouillard, sous le vent, capture deux vaisseaux espagnols et oblige la flotte combinée à se replier. Pourtant, quelques semaines plus tard, il est traduit devant un conseil de guerre pour n'avoir pas fait « tout ce qui était en son pouvoir » pour poursuivre et détruire l'ennemi. Bien qu'il ne soit condamné qu'à un simple blâme, sa carrière est brisée : il ne reprendra jamais la mer.
Cette affaire m'a immédiatement conduite à une question simple : pourquoi Calder est-il condamné en 1805 alors que dix ans plus tôt l’amiral William Hotham, après les combats du cap Noli et des îles d'Hyères, avait été félicité et même récompensé d'un titre de noblesse, alors que Nelson lui reprochait déjà exactement la même chose, c'est-à-dire de ne pas avoir détruit l'ennemi ?
C'est cette interrogation qui m'a amenée à consacrer une partie entière de mon travail à la campagne de Méditerranée de 1795, alors même qu'elle ne figurait pas dans le corpus initial. J'y ai trouvé un moment charnière où l'issue de la guerre navale n'est pas encore écrite et où l'on voit se dessiner les mécanismes qui contribueront progressivement à donner l'avantage à la Royal Navy.
Il est d'ailleurs révélateur que Nelson lui-même ne considère pas les combats de 1795 comme de véritables batailles, évoquant après le cap Noli « our brush with the French Fleet, a Battle it cannot be called », que l'on pourrait traduire par : « notre escarmouche avec la flotte française ; on ne peut pas appeler cela une bataille ». Pourtant, c'est précisément à ce moment-là que, simple capitaine, il observe attentivement la flotte française, ses réactions, ses difficultés et sa manière de combattre. Ces observations nourrissent sa réflexion sur la conduite de la guerre navale et contribuent à forger les convictions qu'il mettra ensuite en pratique lorsqu'il exercera lui-même le commandement d'une flotte.
En étudiant cette campagne sur six mois et non plus seulement les journées de combat, j'ai découvert une réalité beaucoup plus complexe que celle que laisse entrevoir le récit traditionnel des batailles. Surtout, c'est pour cette campagne que j'ai véritablement confronté de manière systématique les sources françaises et britanniques afin de comparer non seulement le déroulement des opérations, mais aussi le potentiel réel des deux adversaires : l'état des flottes, les équipages, les possibilités logistiques, les contraintes politiques, les objectifs stratégiques et les marges de manœuvre laissées aux commandants. C'est précisément cette confrontation des sources des deux camps qui m'a permis de saisir ce que chacun comprenait (ou ne comprenait pas) de son adversaire.
La flotte britannique apparaît alors dans une situation de grande fragilité : absence de base permanente, difficultés de ravitaillement, navires usés, équipages épuisés, dépendance à l'égard des alliés italiens, pénurie de matériel et retards constants des renforts. La Méditerranée n'est pas une priorité pour Londres.
En face, la flotte française dispose d'opportunités réelles. Le Comité de salut public veut combattre. L'amiral Martin veut combattre. Les rapports de force ne sont pas défavorables. Pourtant, les opérations révèlent un problème beaucoup plus profond : l'incapacité du commandement français à disposer de la même liberté d'action que son adversaire britannique et les difficultés rencontrées pour faire exécuter rapidement et efficacement les manœuvres au sein de la flotte. Le poids des décisions politiques, l'organisation du commandement et les conditions dans lesquelles les ordres sont exécutés jouent ici un rôle essentiel.
Finalement, si Aboukir demeure sans doute la bataille qui m'a le plus marquée sur le plan émotionnel, la campagne de Méditerranée de 1795 est probablement celle qui a le plus nourri ma réflexion d'historienne. Parce qu'elle m'a obligée à sortir du seul récit du combat pour m'intéresser à tout ce qui le rend possible : la logistique, l'entraînement, la culture professionnelle, les contraintes politiques et l'évolution même de la manière de faire la guerre sur mer.
5 - Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler sur ce sujet ?
À première vue, rien ne me destinait à travailler sur l'histoire navale britannique. Ma formation initiale est celle d'une historienne médiéviste et d'une historienne de l'art, spécialisée dans l'architecture et les arts décoratifs.
C'est pourtant durant mes études à l'École du Louvre que j'ai découvert les grands romans maritimes britanniques dont l'action se déroule pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire, notamment ceux d'Alexander Kent, C. S. Forester ou Patrick O'Brian. J'ai alors été captivée par cet univers : les grands vaisseaux de guerre évoluant sous voiles, les longs mois passés en mer, la vie des équipages, les responsabilités du commandement, la navigation, les combats et, plus largement, tout ce monde régi par le vent, la mer et la discipline. Ayant grandi entre Toulon et Fréjus, ces lectures ont transformé un décor familier en objet de fascination.
Cet intérêt m'a conduite à longuement arpenter les salles du musée nationale de la Marine à Paris et à consacrer mon mémoire de muséologie de l'École du Louvre à l'amiral François-Edmond Pâris, conservateur du musée de Marine au Louvre entre 1871 et 1893, sous la direction de Geneviève Bresc et Eric Rieth.
Par la suite, en préparant le concours de conservateur du patrimoine, j'ai continué à approfondir cet intérêt pour l'histoire navale. J'ai toujours considéré les grands vaisseaux de guerre du XVIIIe siècle comme de véritables œuvres d'art, où la beauté des formes s'allie à une extraordinaire maîtrise technique. Plus j'essayais de comprendre cet univers, son vocabulaire, ses usages et son fonctionnement, plus je constatais que les travaux de référence étaient presque exclusivement anglo-saxons. Les ouvrages disponibles en français étaient souvent des traductions d'auteurs britanniques ou s'appuyaient largement sur leurs recherches. J'ai également beaucoup échangé avec des passionnés de cette période et, là encore, je trouvais surtout des interlocuteurs dans le monde anglophone. Cette situation m'a naturellement amenée à m'interroger : comment expliquer qu'une période qui concerne autant l'histoire de France que celle du Royaume-Uni soit aussi largement étudiée à travers un regard britannique ? C'est cette interrogation qui m'a progressivement conduite vers les sources anglaises et vers l'étude de la Royal Navy elle-même.
J'ai donc entrepris ce master sous la direction du professeur Olivier Chaline, qui a donné un cadre scientifique à ces interrogations. Son approche de l'histoire navale, centrée sur l'opérationnel et les réalités concrètes de la guerre sur mer, correspondait exactement aux questions que je me posais. C'est lui qui m'a proposé d'étudier « la mise en œuvre des escadres de la Royal Navy au combat ». Il m'a très vite paru essentiel d'aller au-delà de la bibliographie et de me confronter directement aux archives britanniques.