Reportage : veiller sur les collections de l’État
Les campagnes de récolement de la Direction de la mémoire, de la culture et des archives (DMCA) / été 2026
Dans les musées, les réserves, les salles d’honneur, mais aussi dans les bureaux et les espaces de réception de l’administration, des milliers de tableaux, sculptures, objets historiques et pièces de mobilier sont conservés ou présentés au public. Afin de garantir leur protection, il faut régulièrement vérifier leur présence, leur localisation et leur état. Cette opération porte un nom souvent méconnu, le "récolement".
Un tableau accroché dans un bureau, une sculpture installée dans un salon de réception ou un objet historique conservé dans une salle d’honneur ne se trouve jamais là par le fruit du hasard. Le bien peut appartenir ministère des Armées et des Anciens combattants qui le conserve ou lui avoir été confié par une autre institution, comme un musée (interne ou externe), le Centre national des arts plastiques, le Mobilier national ou encore la Manufacture de Sèvres.
Dans ce second cas, il s’agit d’un dépôt. L’institution propriétaire, appelée "déposant", confie temporairement un bien à une autre administration, appelée "dépositaire", sans lui en transférer la propriété. Le dépositaire peut ainsi présenter ou utiliser l’œuvre dans ses locaux, mais il doit veiller à sa conservation, à sa sécurité et à sa bonne identification.
Au ministère des Armées et des Anciens combattants, ces dépôts racontent aussi une histoire institutionnelle dans le sens où les œuvres accompagnent les états-majors, les cabinets, les directions et les services dans des bâtiments parfois occupés depuis plusieurs siècles. Certaines suivent même les déménagements successifs de l’administration. Cette mobilité explique pourquoi leur suivi doit être particulièrement rigoureux.
Pour la première fois, le pôle collections et valorisation de la DMCA vous propose de découvrir l’un de ses métiers au cœur de la protection du patrimoine mobilier de l’État.
Identifier, vérifier, documenter
Les œuvres confiées à une administration sont enregistrées dans des inventaires et des bases de données. Ces documents indiquent notamment leur désignation, leur numéro, leur propriétaire et leur emplacement supposé. Mais une information enregistrée plusieurs années auparavant ne correspond pas toujours à la situation observée sur le terrain.
Une œuvre peut en effet avoir été déplacée dans un autre bureau, envoyée en restauration, transférée vers un nouveau bâtiment, restituée à son propriétaire ou même volée. Son numéro peut être devenu difficile à lire, sa photographie ne plus correspondre à son état actuel ou sa localisation ne pas avoir été mise à jour. Le récolement permet précisément de confronter les informations conservées par l’administration à la présence matérielle des biens afin d’éclairer ou d’endiguer la plupart de ces situations.
Récoler consiste donc à rechercher physiquement chaque œuvre, puis à vérifier qu’elle correspond bien à sa fiche. Les agents contrôlent sa présence, sa localisation exacte, son numéro d’inventaire, son marquage et son état général. Ils examinent également sa conformité avec la description enregistrée et réalisent, lorsque cela est nécessaire, de nouvelles photographies.
L’opération demande parfois un véritable regard d’enquêteur. Deux tableaux représentant le même sujet peuvent se ressembler fortement sans être interchangeables. Une inscription au revers, une dimension particulière, une ancienne étiquette, un détail de cadre ou une marque d’inventaire peuvent permettre de confirmer l’identification. Le récolement mobilise ainsi à la fois la connaissance des collections, l’examen matériel et la recherche documentaire.
Cette rigueur scientifique au service du bien commun est consignée dans les rapports de la Commission de récolement des dépôts d’œuvres d’art (CRDOA).
Une œuvre déposée ne peut pas voyager incognito !
Lorsqu’un bien est placé en dépôt, les responsabilités sont partagées.
Le déposant reste propriétaire ("affectataire") de l’œuvre. Il conserve sa responsabilité scientifique, organise son récolement et détermine les suites à donner lorsqu’une anomalie est constatée. Le dépositaire, qui accueille le bien dans ses locaux, doit en assurer la garde, permettre son contrôle et informer le propriétaire de tout événement susceptible d’affecter sa situation.
Une œuvre ne peut donc pas être déplacée librement d’un bureau à un autre, même lorsque la distance parcourue paraît insignifiante. Son déplacement doit être signalé et sa nouvelle localisation enregistrée. Sans cette traçabilité, un tableau présent dans le bâtiment peut apparaître comme manquant simplement parce qu’il n’est plus accroché dans la pièce mentionnée par la base de données.
Le rapport de la CRDOA identifie précisément la traçabilité des mouvements comme l’un des principaux enjeux de la gestion des œuvres d’art au sein des ministères. C’est ainsi que le pôle collections et valorisation de la DMCA intervient.
Le pôle collections et valorisation au cœur du dispositif
L’administration centrale du ministère des Armées accueille des biens appartenant à de nombreuses institutions. Certains proviennent des musées placés sous la tutelle du ministère, comme le musée de l’Armée, le musée national de la Marine ou le musée de l’Air et de l’Espace. D’autres appartiennent à des établissements relevant du ministère de la Culture, notamment le Centre national des arts plastiques, le Mobilier national ou différents musées nationaux.
Tous ces biens appartiennent au domaine public mobilier. Ils bénéficient à ce titre d’une protection particulière. Ils sont inaliénables, ce qui signifie qu’ils ne peuvent pas être librement vendus ou cédés, et imprescriptibles, ce qui permet à l’État de les rechercher et de les récupérer sans limite de temps lorsqu’ils ont disparu.
Au sein de la DMCA, le pôle collections et valorisation assure la gestion des biens culturels de l’État (affectés ou déposés) présents dans l’administration centrale mais aussi sur tout le territoire. Il constitue le point de liaison entre les services qui accueillent les œuvres et les institutions qui en restent propriétaires. Il prépare les opérations, accompagne les équipes sur le terrain, centralise les informations et veille au traitement des résultats du récolement.
L’outil de gestion des collections Archange, mis en place dès 2016, occupe une place importante dans ce travail puisqu’il permet d’assurer le suivi des biens culturels, de leurs localisations, de leurs mouvements et des opérations de récolement. Son module dédié permet également de produire un procès-verbal numérique et de conserver la trace des contrôles successifs.
Et cette organisation porte ses fruits ! Dans son rapport publié en 2025, la Commission de récolement des dépôts d’œuvres d’art souligne que les biens non localisés représentent 29,60 % des dépôts récolés au ministère des Armées, contre 57,12 % pour l’ensemble des ministères dont les rapports avaient alors été publiés. Une grande partie des pertes recensées est par ailleurs ancienne. Les campagnes les plus récentes font apparaître peu de nouvelles disparitions d’un récolement à l’autre, ce que la Commission présente comme le signe d’une efficacité accrue dans la gestion des biens par le ministère.
Les étapes du récolement jusqu’au jour J
Une campagne de récolement commence bien avant l’arrivée des équipes devant les œuvres. Le déposant prépare la liste des biens à contrôler et rassemble les informations disponibles. Le pôle collections et valorisation identifie les services concernés, organise les accès et vérifie les localisations connues. Au sein d’un ministère de cette taille, les œuvres peuvent être réparties entre plusieurs bâtiments, étages, bureaux ou espaces de représentation. La DMCA centralise les campagnes de récolement en lien avec plusieurs déposants.
Sur place, les agents progressent œuvre après œuvre. Ils recherchent le numéro d’inventaire, comparent le bien avec sa fiche, relèvent son emplacement précis et réalisent de nouvelles photographies. Ils observent aussi son état général afin de repérer d’éventuelles altérations.
Une toile peut présenter une déformation ou un soulèvement de matière. Un cadre peut être fragilisé. Une sculpture métallique peut montrer des traces de corrosion. Une œuvre placée à proximité d’une fenêtre peut être exposée à une lumière excessive. Le récolement permet ainsi de repérer les situations qui nécessitent une surveillance, un déplacement ou une intervention.
Le contrôle peut aussi faire apparaître des erreurs plus administratives que matérielles. Une œuvre peut être présente mais enregistrée sous une mauvaise localisation. Une ancienne photographie peut ne plus permettre de l’identifier. Une étiquette peut avoir disparu. Une base peut encore mentionner un service qui a depuis changé de nom ou déménagé.
Toutes ces observations sont consignées. À l’issue de la visite, le rapport de récolement précise le nombre de biens contrôlés, ceux qui ont été localisés et ceux qui restent recherchés. Il signale également les corrections et les actions à engager.
En bref, un travail de l’ombre pour que la mémoire traverse le temps
Derrière les numéros d’inventaire, les photographies et les procès-verbaux se trouvent des œuvres qui témoignent de l’histoire de l’État, des armées et de celles et ceux qui les ont servies.
Certaines représentent une personnalité ou commémorent un événement. D’autres évoquent une unité, une campagne militaire ou l’évolution des techniques. Les pièces de mobilier racontent aussi l’histoire des lieux dans lesquels les décisions ont été prises et les institutions administrées.
Les collections affectées au Ministère des Armées sont très riches et variées (véhicules, armes, aéronefs, graffitis, uniformes…). Découvrez le détail de ses musées et monuments en cliquant sur la carte.
En garantissant que ces biens restent identifiés, localisés et protégés, le récolement permet de s’assurer de la transmission des traces matérielles d’une histoire commune. Ce travail de l’ombre – difficile et parfois ingrat - permet à ces biens culturels de continuer à faire vivre nos symboles, notre histoire et une part de notre identité commune et, à travers eux, de faire rayonner le lien qui unit les armées à la Nation.
Rédacteur : Julien DUBOIS, Assistant des chefs de pôle Collections et Mécénat (DMCA-juillet 2026)
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